FREUD (S.)


FREUD (S.)
FREUD (S.)

Sigmund Freud est l’un des savants qui ont le plus marqué la pensée de notre siècle. Parti d’une recherche sur l’étiologie des névroses, il a créé une œuvre qui déborde largement le domaine de la pathologie pour couvrir de nombreux secteurs du savoir, en particulier ceux qu’on groupe aujourd’hui sous le nom de sciences humaines. La théorie freudienne s’applique à l’homme normal comme au sujet malade; elle décrit l’organisation de l’appareil psychique en s’appuyant principalement sur la notion d’inconscient , notion tout empirique, très différente de celle des philosophes, qui permet de définir la psyché dans ses rapports obscurs avec l’instinct (Trieb ). Freud a dû lutter de longues années pour imposer cette idée d’un vaste espace mental soustrait à la conscience de l’individu, où cependant les souvenirs refoulés et les désirs interdits restent éternellement actifs. Longtemps seul pour affronter la résistance malveillante des milieux savants et du public, il comparait volontiers sa situation à celle de Copernic et de Darwin, qui, pour avoir humilié l’homme en lui montrant sa place dans l’ordre naturel des choses, s’étaient eux aussi attiré la haine et les sarcasmes des esprits conformistes. Il est vrai qu’après la publication de son livre majeur, Die Traumdeutung (La Science des rêves , Paris, 1926, ou, selon une version plus récente, L’Interprétation des rêves , Paris, 1967), il put peu à peu sortir de l’isolement, de sorte que, aidé de quelques disciples enthousiastes, il parvint à jeter les bases d’un véritable mouvement. Mais la paix ne lui fut pas accordée pour autant: il lui restait à se battre au-dehors comme au-dedans pour faire accepter chacune des conséquences de ses découvertes, puis pour préserver l’intégrité et le sens de sa doctrine. Admiré, aimé, raillé, trahi souvent par ceux-là mêmes qui s’étaient les premiers attachés à ses pas, il est demeuré intraitable sur cette portion de vérité qu’il avait conscience d’apporter à l’homme de son temps. Et c’est sans aucun doute à ce qu’il appelait lui-même son courage intellectuel qu’il doit d’avoir été l’un de ceux qui ont le plus fait pour abolir l’ancien régime de la pensée.

1. Le Freud d’avant Freud

La sphère familiale

Né à Freiberg, en Moravie, d’une famille de commerçants juifs aisés dont la situation sociale s’était dégradée, Sigmund Freud avait cinq ans lorsque ses parents se fixèrent à Vienne, où il passa presque toute sa vie (il y serait sans doute resté jusqu’à sa mort, n’eût été l’arrivée du nazisme qui, en 1938, le contraignit à l’exil). Il a lui-même souligné les deux données de sa biographie qui lui paraissaient propres, sinon à expliquer l’extraordinaire aventure de ses découvertes, du moins à éclairer les dispositions particulières de son esprit: ses origines juives et la structure remarquable du milieu familial dans lequel il avait grandi. De son judaïsme, il pensait tenir un jugement critique libre d’idées préconçues et de préjugés, ainsi que l’habitude de faire front à l’hostilité de la «majorité compacte». Quant à sa situation de famille, le remariage du père avec une femme à peine plus âgée que le fils aîné du premier lit accusait sans aucun doute pour Sigmund Freud enfant le schéma affectif fondamental qu’il a décrit plus tard sous le nom de complexe d’Œdipe . Quoi qu’il en soit, du reste, du rôle qu’a pu jouer dans la genèse de ses idées ce rapprochement inhabituel de deux générations – son frère aîné aurait pu être l’époux de sa mère, tandis que son père était isolé par l’âge dans une sphère anormalement reculée –, le fait est que Jakob et Amalia Freud, vus par le fils génial qui fit sur eux la plus périlleuse des expériences intérieures, sont devenus les personnages exemplaires du drame secret de la famille humaine, où, à chaque génération, l’homme engage son destin.

Les années d’apprentissage

Freud tenait de son père cette vénération de la connaissance intellectuelle qui traditionnellement fait partie de l’héritage juif; après de solides études classiques, il se lança donc avec passion à la conquête du savoir, un peu au hasard du reste, sans se sentir pendant longtemps de vocation définie. Laissé libre de se choisir une profession, il s’inscrivit à la faculté de médecine de Vienne, non par goût, mais parce que la médecine lui paraissait propre à contenter son immense appétit («Ni à cette époque ni plus tard, je ne ressentis d’inclination particulière pour la situation et les préoccupations du médecin, j’étais plutôt mû par une sorte de soif de savoir...»). Huit ans durant, il s’attarda à des cours de zoologie, de botanique, de chimie, de minéralogie, même de philosophie, jusqu’au moment où, sous l’influence de Ernst Brücke, directeur de l’institut de physiologie, il s’orienta enfin vers l’anatomo-pathologie, qui allait être pendant longtemps le domaine exclusif de sa recherche. Grâce à Brücke, le vieux maître auquel il garda toujours une grande admiration, il connut pour la première fois le calme dont il avait besoin pour prendre conscience de ses moyens scientifiques; surtout, il se remit un peu des déceptions que lui avait causées l’Université («Je devais, dit-il, m’y sentir inférieur et exclu de la nationalité des autres parce que j’étais juif...»). Et quoique par la suite il fût appelé à porter un rude coup aux doctrines positivistes de ses maîtres, précisément, il resta toute sa vie reconnaissant au premier «patron» qui lui avait transmis son idéal absolu de probité intellectuelle et sa foi dans la recherche ascétique de la vérité.

Freud a commencé sa carrière dans le domaine le plus opposé à celui qu’il a illustré, après l’avoir créé de toutes pièces au prix d’un pénible ostracisme. Engagé désormais dans les voies de l’anatomo-pathologie, science expérimentale dont les méthodes convenaient à son tempérament intellectuel autant qu’à son besoin de rigueur scientifique, il ne croyait certainement pas s’intéresser jamais à autre chose qu’aux moyens de mieux connaître le cerveau et le système nerveux, ni s’écarter en cela des principes sévères professés dans son entourage immédiat. En tant qu’élève de Brücke et de l’école du célèbre Helmholtz, il n’accordait de valeur qu’à l’observation et à la mesure dans l’exploration patiente de l’inconnu; et non seulement il ne voyait rien au-delà des faits positifs, mais il partageait la méfiance générale de son temps pour tout ce qui, se dérobant à l’examen, tourne facilement à la spéculation. Matérialiste, positiviste au sens implicitement admis par la pensée scientifique dominante, donc fermement convaincu que les causes des maladies sont à rechercher dans l’organisme et que l’opinion contraire n’est qu’une illusion ou un préjugé, le Freud d’avant Freud aurait sans doute pu devenir l’un de ces chercheurs éminents qui se font un nom dans le cercle étroit de leur spécialité, plus ou moins loin du grand public. Rien, en tout cas, ne laissait présager qu’il allait suivre un autre chemin et rompre si brusquement avec le conformisme de son milieu, qu’il prendrait bientôt pour ses contemporains les traits suspects de l’hérétique ou, pis encore, du charlatan.

2. La compréhension de l’hystérie

Ce qui en a décidé n’est pas exactement un changement d’orientation, mais bien plutôt une circonstance matérielle: Freud était alors aux prises avec une situation précaire, parfois bien proche du dénuement, qui le contraignit finalement à abandonner le laboratoire pour la médecine pratique, sans grand espoir de poursuivre ailleurs une recherche désintéressée. S’étant résigné à devenir médecin malgré lui, «la mort dans l’âme», de son propre aveu, il ne tarda pas à rencontrer cette catégorie de malades importuns qu’on appelait alors des «nerveux» et qui, vu leur résistance remarquable à toutes les thérapeutiques, étaient pour les médecins un perpétuel sujet de découragement. Ces gens qui encombraient les consultations narguaient en effet la doctrine officielle puisque leurs troubles, exprimés à grand bruit et accompagnés de souffrances variées, mais sans aucun lien avec une lésion organique assignable, faisaient continuellement et scandaleusement injure à la théorie. Tenus dans l’ensemble pour des simulateurs peu dignes d’un intérêt médical, ils n’avaient d’autre recours que de grossir la clientèle des guérisseurs, magnétiseurs et empiriques de toutes espèces qui, s’ils ne pouvaient pas non plus grand-chose pour les soulager, avaient du moins l’avantage de prendre leur mal au sérieux. Comme tous les débutants, Freud eut en partage bon nombre de ces «nerveux» ingrats, mais, au lieu de se laisser rebuter par leur mauvaise réputation, il songea que leur cas valait peut-être la peine d’être examiné, d’autant que le praticien qui parviendrait à les guérir pourrait sûrement compter sur un rapide succès. C’est ainsi que, rejeté dans le camp du charlatanisme par une nécessité matérielle pressante autant que par une irrépressible curiosité, il en vint à se consacrer à l’irritante question de l’hystérie qui, déjà presque sortie des limites de la science, allait le lancer pour toute une vie dans la plus extraordinaire des aventures, et le forcer à créer une science inédite.

L’observation

En passant du laboratoire à l’étude de la «grande névrose», Freud n’eut pas tout d’abord à renier les principes méthodologiques qui inspiraient jusque-là sa démarche intellectuelle; au contraire, l’enseignement de Charcot, auquel il devait en grande partie sa conversion, l’avait fortifié dans cette certitude que l’observation, fût-elle appliquée aux faits cliniques les plus déroutants, est la seule voie qui conduise à voir clair dans les choses encore inexpliquées; la seule qui permette de classer, de définir, de nommer les phénomènes morbides, et de mettre par là un peu d’ordre dans le chaos des idées. Le maître qu’il avait suivi quelque temps dans les salles historiques de la Salpêtrière et qui, dit-il dans son éloge nécrologique, lui rappelait «Cuvier, le grand classificateur et connaisseur du monde animal dont on voit la statue en face du jardin des Plantes, entouré d’une foule de bêtes», ou bien encore évoquait pour lui «la figure mythique d’Adam qui, lorsque Dieu lui présenta toutes les créatures du Paradis afin qu’il les sépare et leur donne un nom, dut ressentir au plus haut degré la jouissance intellectuelle tellement prisée par Charcot», ce maître lui avait appris par son propre exemple que l’observation est en elle-même un acte de connaissance; que comparer, séparer, donner un nom mène peu à peu à la vraie clairvoyance, c’est-à-dire à voir ce qu’on n’a jamais appris à voir et qui, pour cela même, paraît inexistant ou à jamais dérobé à la perception. Vers 1895, lorsqu’il s’attache à quelque chose que son propre milieu tend à rejeter comme un rebut de la science, il reste fidèle à cet enseignement, fondé certes sur les sciences naturelles, mais qui exige aussi de l’observateur le regard profond du visionnaire. Là-dessus le Freud de La Science des rêves ne pensera pas autrement que celui des Études sur l’hystérie : il a une fois pour toutes changé d’objet, non de méthode, ni de but. Et à aucun moment, pas même lorsqu’il se heurtera aux obstacles inattendus soulevés par ses propres découvertes, il ne cessera de travailler à réunir en lui l’ordre de Cuvier et le rêve extasié d’Adam.

En fait, Freud ne s’est jamais posé en contempteur du positivisme contemporain, sauf pour lui reprocher de manquer lui-même à ses principes fondamentaux, le plus souvent sans s’en apercevoir, ou en niant le manquement au nom d’un intérêt scientifique mal compris. Ainsi les médecins savaient sur l’hystérie des choses dont ils parlaient volontiers entre eux, mais qu’ils passaient unanimement sous silence en public, de sorte qu’elles étaient exclues de leurs travaux et de leurs congrès. Un jour, Freud avait entendu Charcot dire à son assistant Brouardel que la «chose génitale» était toujours en jeu dans certains cas de troubles névrotiques; toutefois, si c’était là sa pensée, il ne l’a jamais publiée, et personne sans doute n’en aurait fait état si Freud ne s’en était souvenu quelques années plus tard, lorsqu’il eut besoin d’une autorité reconnue pour appuyer son idée d’une étiologie sexuelle des névroses. De son côté, Josef Breuer avait affirmé devant lui que l’hystérie a souvent quelque rapport avec les secrets du lit conjugal, et, en lui confiant une malade, le célèbre gynécologue Chrobak s’était exprimé là-dessus encore plus crûment; pourtant les deux médecins nièrent catégoriquement avoir tenu de pareils propos, et Charcot, lui eût-on demandé son avis, se fût lui aussi probablement déjugé. En l’occurrence, donc, les savants refusaient de se servir de la totalité de leur savoir, ils triaient préalablement leurs observations, séparaient le signifiant d’avec l’insignifiant, écartaient ou oubliaient une vérité quand ils la jugeaient bonne à taire, bref ils allaient contre leur doctrine, puisque celle-ci avait précisément pour fondement la notion d’examen sans exclusion et l’absence de préjugés.

L’expérience

La notion d’expérience n’était au fond pas mieux traitée. Charcot, par exemple, avait dressé un tableau impressionnant des symptômes hystériques, qui permettait de distinguer des nuances jusque-là inaperçues; mais l’intérêt passionné qu’il donnait à ses malades entraînait une recrudescence spectaculaire de leurs troubles, à tel point qu’il lui suffisait d’entrer dans une salle pour provoquer ce «chaos de paralysies, de trémulations et de spasmes» qu’il croyait avoir seulement décrit et nommé. Faute de s’être avisé que cette situation en quelque sorte expérimentale, une fois reconnue pour telle et systématiquement exploitée, eût pu faire beaucoup pour éclairer la singularité des hystériques dans leur façon de vivre et d’exprimer leurs relations avec autrui, Charcot ne s’attira pas sans raison le reproche de «faire» des malades plutôt que de les amener à la guérison. La mésaventure de Breuer avec son célèbre cas Anna O. – mésaventure qui fit faire à Freud un formidable pas en avant, précisément parce qu’il sut en tirer la leçon – repose sur une méconnaissance analogue du fait expérimental créé par les conditions spéciales du traitement: au lieu de regarder les sentiments passionnés qu’il inspirait à la jeune fille comme le facteur décisif d’une expérience contrôlable – ce qui l’eût mené bien près du but –, Breuer en fut si épouvanté qu’il les chassa de son esprit (il est vrai qu’en la circonstance l’expérience interférait péniblement avec la vie intime du chercheur; mais la science niait justement ces sortes d’interférences, et c’est en quoi résidaient son impuissance et ses illusions). Dans ces deux cas qui peuvent passer pour exemplaires, vu la haute figure des savants en cause, ni l’observation ni l’expérience n’étaient vraiment prises au sérieux; enfermées par avance dans les limites étroites du connu ou du prétendu connaissable, elles échouaient nécessairement dès qu’il s’agissait de voir sous les choses déjà vues une portion nouvelle de réalité. Cependant la méthode elle-même restait hors de contestation, et Freud ne l’a jamais déclarée périmée; bien plus, pendant toutes les années qu’il consacre au problème de l’hystérie, d’abord avec Breuer, puis, par la force des choses, contre lui, il n’a pas d’autre but que de lui restituer toute l’importance, toute la rigueur sans quoi la science expérimentale perd sa validité.

La méthode cathartique

Rendre à l’observation son sens plein, en recueillant indistinctement tous les faits et en s’abstenant de les préjuger; puis confronter les résultats avec les artefacts produits par la situation thérapeutique, en demandant compte à l’expérience elle-même de ses réussites, de ses déviations inattendues et avant tout de ses échecs: tels sont les deux impératifs auxquels Freud a constamment subordonné sa tâche et qui, dans la mesure même où il les a pris au mot, l’ont forcé finalement à fonder une nouvelle science, non pas du tout à côté, mais bien dans le prolongement exact de l’ancienne. Pour observer correctement l’hystérique, on ne pouvait plus se contenter d’inventorier ses symptômes comme s’ils étaient isolés du reste de la personne; il fallait replacer toutes les expressions de la maladie dans l’ensemble de l’existence du sujet, sans excepter les explications qu’il était peut-être à même de fournir sur son histoire personnelle et la genèse de ses troubles. Dès l’instant que l’hystérique n’était plus un simulateur, un menteur s’ingéniant à tromper le médecin pour se rendre intéressant, il y avait lieu de faire fond sur ses propos et même de l’inciter à parler librement, puisque, après tout, il était mieux informé que quiconque des accidents ayant compromis sa santé. Breuer déjà avait laissé Anna O. lui raconter en détail les circonstances dans lesquelles apparaissaient ses multiples symptômes et, alors que la jeune fille évoquait un enchaînement de faits précis, les troubles dont elle souffrait au moment même avaient cessé d’un coup, sans autre cause apparente que la magie des mots. Quand il se heurta aux effets irréguliers de l’hypnose et de la suggestion, Freud se rappela cette étonnante guérison et, sentant là un fait significatif, il adopta la méthode qu’Anna O. appelait «ramonage de cheminée» et Breuer «catharsis» (dite par la suite méthode Breuer-Freud), avec tout ce qu’elle impliquait de réceptivité pour les manifestations morbides apparemment les plus insensées. L’importance qui revenait désormais à l’expression verbale des troubles eut aussitôt pour conséquence des changements techniques décisifs, car Freud, devenu attentif à ce qu’il entendait autant qu’aux symptômes visibles , ouvert aussi à toutes les dispositions nouvelles dont ses malades prenaient l’initiative, amena les hystériques à collaborer activement à l’élucidation de leur propre mal. C’est ainsi que, grâce à une observation débarrassée de toute idée préconçue, il transforma des malades suspectes en auxiliaires intelligentes qui, le guidant à tâtons dans un lacis de symptômes et de symboles, l’entraînèrent peu à peu à remonter le cours du temps, jusqu’au fond du passé infantile où elles-mêmes n’avaient pas accès.

À partir de là, le traitement devenait une expérience dont les données immédiates variaient avec les réactions vivantes du sujet; et au lieu de se résumer, comme il le faisait jusqu’alors, en un certain nombre d’essais plus ou moins fructueux, il retentissait directement sur la théorie, puisque le médecin n’inventait plus ses procédés en se fondant sur des précédents, mais en tâchant de comprendre chaque anomalie de l’expérience thérapeutique et chaque question soulevée par ses échecs. Freud ayant vu, à Paris, Charcot se servir d’un même moyen – l’hypnose – pour créer et supprimer des symptômes, il en avait déduit logiquement que «l’hystérie se comporte dans ses paralysies et autres manifestations comme si l’anatomie n’existait pas ou qu’elle n’en eût aucune connaissance». À Nancy, la suggestion pratiquée par Bernheim lui avait montré que les hystériques savaient, mais pour ainsi dire à leur insu, quelque chose qui touchait de près aux causes de leur maladie; seuls, ils ne pouvaient ni retrouver ni à plus forte raison exprimer ce qui restait mystérieusement caché à leur conscience; l’hypnose et la suggestion servaient justement à faciliter ce rappel, mais elles n’avaient jamais d’effets durables; par surcroît beaucoup de sujets y étaient en partie ou totalement insensibles, de sorte que les problèmes théoriques n’en tiraient pas grande clarté. Restait la «méthode cathartique» qui, si elle n’aboutissait elle aussi qu’à une brève guérison symptomatique, avait du moins le mérite de ramener le malade au monde de fantasmes et d’images où résidait apparemment son secret. Freud utilisa quelque temps ce dernier procédé, puis, l’ayant peu à peu épuré en écartant l’hypnotisme et tout ce qui ressemblait encore à de la suggestion, il put en faire finalement l’instrument original qui devait ouvrir à la clinique un champ d’observation encore inexploré, et donner pour la première fois une base solide à la théorie.

La technique des associations libres

Une fois devenue indépendante et établie comme règle exclusive de la cure, la technique dite des associations libres entraîna une à une toutes les découvertes que Freud mit ensuite des années à approfondir, en s’appuyant d’une part sur l’expérience clinique dont il avait reculé les bornes, d’autre part sur le raisonnement déductif, forme de pensée qui s’imposait d’elle-même pour compenser les difficultés de l’observation directe, dues à la résistance tenace des phénomènes inconscients. L’hystérie vécue dans la cure menait régulièrement à des souvenirs oubliés ayant affaire avec la genèse des symptômes; donc à une zone d’ombre où l’oubli n’était pas l’oubli, et où les choses perdues pour la conscience gardaient une remarquable vitalité; de plus, quel que fût le cours de leur récit, les malades revenaient toujours au plus lointain passé de leur enfance, et ce qu’ils en disaient forçait de conclure à l’existence d’une sexualité infantile qui, bien que le souvenir n’en fût pas conservé, avait scellé le destin psychique du sujet; enfin, depuis qu’ils étaient libres de parler, tous sans exception racontaient abondamment leurs rêves, comme s’ils tenaient spontanément ces déchets de la vie nocturne pour des faits dignes d’attention dans la recherche de leur vérité. Là encore, Freud se comporta sérieusement avec les exigences et les ressources de l’expérience thérapeutique: le rêve survenait de façon imprévue dans les discours de la névrose, ce ne pouvait être sans raison, sa fréquence même était un indice dont l’analyse psychique devait pouvoir tirer parti pour reconstruire l’histoire secrète de la maladie. Il résolut donc de s’attaquer à cette nouvelle énigme, qui pouvait peut-être le guider dans le labyrinthe encore impénétrable des causes morbides et de leurs effets. Dès lors, le rêve devint pour la cure analytique ce qu’il était de toute évidence dans la vie intime des patients, et lorsque Freud en eut enfin la clé grâce à une méthode d’interprétation appropriée, il put franchir d’un coup le seuil inviolé de l’inconscient humain.

3. Naissance de la psychanalyse

Une fois rendue à sa spontanéité, l’hystérie conduisait à la technique des associations libres, laquelle, de son côté, obligeait à considérer le rêve comme un facteur décisif, révélateur non seulement des composantes inconscientes de certaines structures pathologiques, mais de l’organisation même de la psyché.

L’auto-analyse de Freud

Pourvue d’une méthode inédite et d’un espace mental ouvert pour la première fois à l’investigation, la psychanalyse commençait certes à s’affirmer comme une science indépendante, cependant elle n’était pas encore née, elle restait à maint égard hypothétique, et trop à la merci de son capricieux objet pour s’ériger en corps de doctrine. Pourtant, par l’un des paradoxes qui caractérisent son apparition dans le champ de la pensée, c’est précisément parce que Freud traversait alors une crise grave dans sa vie personnelle que la nouvelle science put sortir de la situation problématique où elle menaçait de s’enliser. Pour diverses raisons, en effet – la malveillance avec laquelle on accueillait ses travaux, la pression de grosses difficultés matérielles, les problèmes déroutants qu’il rencontrait chaque jour dans les cures, puis surtout la mort de son père, qui le plaça tout à coup dans la situation intérieure douloureuse que le contact des névrosés lui avait rendue familière –, il souffrait d’un malaise physique et moral très comparable à ceux qui motivaient les plaintes de ses clients, ce qui le porta à supposer qu’il était justiciable de la même sorte de traitement. Espérant se débarrasser de troubles pénibles s’il pouvait bénéficier de sa propre trouvaille, mais aussi comprendre en quelque sorte du dedans ce qui demeurait obscur dans les motivations cachées de la névrose, il se détermina à franchir le pas, sans autre aide qu’un immense appétit de savoir, ni autre instrument que son art tout neuf de déchiffrer les chimères de la nuit. Cette décision de s’analyser lui-même eut sur le cours de sa recherche un retentissement immédiat: elle apporta à la psychanalyse ce qui lui manquait pour se délivrer de ses dernières incertitudes théoriques et prendre rang parmi les autres sciences de l’esprit.

À quarante ans, donc, alors qu’il est marié, déjà père de cinq enfants, lié de tous côtés par des obligations sociales et des convictions arrêtées, Freud entreprend de remettre en cause ce qu’il pense et croit savoir de lui-même, en analysant ses rêves avec la même neutralité que s’ils ne venaient pas de lui. Les résultats de cette tâche dont il peut maintenant mesurer les périls sont consignés dans certains de ses ouvrages – en particulier dans La Science des rêves et dans Psychopathologie de la vie quotidienne –, mais les détails plus intimes n’en sont connus que par sa correspondance avec Wilhelm Fliess, un ami avec lequel il créa inconsciemment un équivalent de la situation analytique, en lui faisant jouer le rôle d’un substitut de l’autorité paternelle. Là, il décrit l’anxiété, l’abattement, l’exaltation, bref, les brusques changements d’état dont il est la proie ni plus ni moins que n’importe lequel de ses patients; mais, s’il s’en plaint, il ne laisse pas non plus de s’en réjouir, d’abord à cause de la «beauté intellectuelle» de ce travail, dont il assure qu’il ne peut pas donner la moindre idée; ensuite parce qu’il puise dans ses souffrances mêmes la certitude de ne s’être pas égaré. Pendant quatre ou cinq ans, il continue de descendre dans les régions inquiétantes où les fantômes de son lointain passé lui font revivre la sauvagerie première des passions; mais, lorsqu’il remonte au jour, il a arraché à l’inconscient son secret le mieux gardé, et il peut s’engager dans la longue série des luttes qui accompagnent désormais la publication de ses idées.

Séduction précoce et complexe d’Œdipe

L’auto-analyse de Freud s’était faite dans des conditions trop anormales (absence de thérapeute et, partant, de transfert ) pour aboutir à une guérison complète et durable, mais là n’était pas son principal intérêt; elle avait pour but une connaissance totale de soi-même, capable de rendre au chercheur ce qu’il perdait à son insu par la faute de ses préjugés ou de ses raisonnements tendancieux. En fait, Freud l’avait commencée en grande partie pour surmonter les conséquences d’une grave illusion théorique dont il prenait vaguement conscience, sans toutefois parvenir à se l’expliquer. Se fiant à de nombreuses informations recueillies dans ses cures, il avait en effet soutenu que la cause de l’hystérie réside dans la séduction précoce de l’enfant par un adulte du sexe opposé (le père ou un éducateur pour la fille, la mère ou une gouvernante pour le fils); or, une fois cette thèse publiée, il s’était avisé qu’une circonstance aussi particulière pouvait difficilement avoir une portée universelle, à moins d’admettre le fait incroyable que tous les pères et toutes les mères eussent un comportement incestueux. Pourtant, les faits étaient là, tous les témoignages de ses malades concordaient; comment était-ce possible? pourquoi s’y était-il trompé si longtemps, et jusqu’à quel point sa théorie en était-elle infirmée? Pendant plusieurs années, ces questions le laissèrent dans le plus profond désarroi, et c’est seulement lorsque l’analyse de ses rêves lui eut permis de reconstituer des faits datables de son enfance qu’il put remonter jusqu’à la source de l’erreur. Influencé comme il l’était par le processus d’identification propre à la situation analytique, il imputait au père (c’est-à-dire aussi au sien) la responsabilité de la séduction, mais en cela il se masquait les désirs incestueux de l’enfant (c’est-à-dire aussi les siens pour sa mère), qui pourtant en l’occurrence étaient les seuls à considérer. Ainsi, l’observateur prétendu impartial partageait les mêmes illusions que ses malades: il prenait leurs fantasmes pour des faits, et les ruses de l’inconscient pour l’expression de la vérité. Rarement erreur fut si féconde, il est vrai, car en s’apercevant que l’enfant séduit n’était qu’un mythe dissimulant l’enfant séducteur, prêt à tuer son père pour posséder une mère ardemment convoitée, il comprit d’un coup le drame fatal de toute enfance, qu’il nomma «complexe d’Œdipe», en souvenir des deux crimes commis par le héros grec. Dès lors, la psychanalyse était en possession de la pièce majeure de sa théorie, qui allait changer du tout au tout l’image que l’homme se forme de lui-même, et atteindre la science dans l’un de ses dogmes les mieux ancrés. En effet, issue d’une observation objective mal comprise , mais corrigée opportunément par une expérience intime vécue dans les replis de la subjectivité, elle démasquait par sa seule existence les prétentions du savant à l’impartialité, et, du même coup, elle se donnait la règle qui détermine jusqu’à présent les modalités spéciales de sa transmission: ayant démontré exemplairement qu’il n’y a pas d’observateur qui ne soit mû en quelque façon par les tendances inconscientes du complexe «œdipien», elle obligeait aussi à admettre qu’il n’y a pas d’analyste qui ne doive d’abord être analysé.

4. «La Science des rêves»

En publiant sa théorie du rêve sous le titre de Die Traumdeutung (1900), Freud semblait fournir un argument supplémentaire à ceux que ses travaux sur l’hystérie n’avaient qu’en partie ou pas du tout convaincus; car, pour des oreilles allemandes, une Traumdeutung ne saurait être autre chose qu’une clé des songes , c’est-à-dire un ouvrage populaire qui, à la différence de ce que laisse entendre le titre français de La Science des rêves (ou L’Interprétation des rêves ), vise uniquement à flatter le goût du public pour les prophéties et les révélations. Un pareil titre plaçait déjà l’ouvrage au voisinage de l’oniromancie – ce que Freud du reste avait partiellement voulu, l’expérience lui ayant montré que les croyances antiques touchant la signification des rêves reposaient sur un fond de vérité –, mais le livre lui-même rompait si entièrement avec les méthodes de pensée reçues que les milieux académiques devaient fatalement le juger suspect.

Science et interprétation

D’un côté, il est vrai, Freud marquait bien sa volonté de se conformer aux usages, ne fût-ce que dans le long chapitre qu’il consacrait à la littérature spécialisée (on sait d’ailleurs, par ses lettres à W. Fliess, combien cette partie du livre lui a coûté d’efforts et d’ennui); et puis, quelle que fût l’étrangeté de son matériel, il le présentait avec autant d’exactitude scrupuleuse que s’il se fût agi d’observations banales, sans se départir de l’attitude rigoureuse où la science du temps voyait sa principale garantie. Mais, sur un point au moins, il lui fallait innover, car le matériel fourni par le rêve n’avait en lui-même aucun intérêt, il ne constituait qu’un ensemble incohérent d’images insignifiantes ou absurdes – le contenu manifeste – dont seule comptait la signification cachée – le contenu latent –, de sorte qu’on n’en pouvait rien tirer tant qu’on ne possédait pas pour le traduire en clair une clé appropriée. Dès l’instant qu’il s’agissait de trouver un sens à quelque chose qui n’en avait pas, le raisonnement déductif ne suffisait plus à la connaissance du matériel observé; il fallait le compléter, voire le remplacer provisoirement par une forme de pensée purement analogique – ce qui revenait à faire un bond dans une zone mal délimitée où, l’observation des faits cédant nécessairement devant l’interprétation de l’invisible, l’irrationnel risquait toujours de supplanter la raison. Que Freud ait longtemps hésité avant d’accomplir ce bond décisif, il l’a laissé entendre assez clairement en s’abstenant pendant des années de livrer La Science des rêves au public, sans doute pour n’affronter qu’à son heure l’hostilité railleuse des critiques, mais peut-être aussi pour surmonter un dernier doute quant au bien-fondé de sa démarche scientifique. Comme il l’avait prévu, le monde savant le tourna en dérision ou, pis encore, tenta de l’ignorer, tandis que, pour la première fois, des esprits moins timorés venaient spontanément se joindre à lui. Ainsi, déconsidéré par la démarche révolutionnaire qui lui valait ses premiers disciples, il put croire qu’il n’était plus seul à lutter, pour peu de temps toutefois, ayant dû bientôt constater que parmi ceux qui l’avaient suivi, certains, et non des moindres, ne l’avaient fait qu’à la faveur d’une confusion, sans le comprendre beaucoup mieux que ses ennemis.

Le fait est qu’en plaçant l’interprétation et la pensée analogique au même niveau que les autres formes de raisonnement, Freud n’entendait nullement renier tout ce qui faisait jusque-là son credo intellectuel; au contraire, il s’efforçait de lui donner une confirmation élargie, afin d’étendre l’empire de la raison (notre dieu Logos , comme il l’appelle dans une œuvre plus tardive) bien au-delà de ses limites conventionnelles, et, par là, d’apporter sa part à la seule espèce de progrès qui lui parût souhaitable et possible. C’est là, sans aucun doute, la cause de tous les malentendus qui, au cours des années, l’ont opposé tantôt à ses détracteurs du dehors – lesquels lui reprochaient en gros de proposer des faits inaccessibles aux procédés méthodiques de vérification –, tantôt à ceux de ses adeptes qui, fascinés par les abîmes de l’inconscient, se croyaient déliés de l’obligation de fournir leurs preuves, et libres de spéculer. D’un bout à l’autre de son œuvre, Freud n’a cessé de maintenir contre les uns et les autres le paradoxe d’une science expérimentale fondée sur l’interprétation , d’une science empirique et spéculative tout à la fois qui, quoique obligée par la nature même de son objet d’étude à un long détour par les fantasmagories de la psyché, n’en devait pas moins soumettre ses résultats aux mêmes critères de validité que les disciplines d’un ordre plus concret. Science de l’inconscient, mais science comme les autres malgré l’inconscient qui lui résiste et la force à prendre des voies détournées, la psychanalyse, à ses yeux, n’était jamais dispensée de prouver ses certitudes, ni d’étayer ses conjectures avec toute la rigueur que lui laissaient ses arrière-plans irrationnels. Science des rêves, certes, et faite pour descendre au fond de tous les délires, jamais elle n’avait le droit de se contenter de rêver.

Rêves et symptômes

L’attachement de Freud à l’idéal intellectuel et moral qu’il gardait de sa formation scientifique s’exprime d’abord, dans ses livres, par une fidélité obstinée à l’esprit de méthode, même là où les particularités de l’expérience analytique l’entraînent à des écarts ou à des hypothèses mal assurées. S’il lui faut, par la force des choses, travailler sur les déchets de l’observation – rêves, lapsus, actes manqués et symptomatiques, mots d’esprit, etc. –, du moins le fait-il avec autant d’attention que d’autres en mettent à étudier l’essentiel (grâce à quoi il découvre effectivement l’essentiel sous le déchet, et le sens sous l’insignifiant). S’il lui faut bon gré mal gré interpréter au lieu de raisonner sur des données bien établies, du moins fonde-t-il son code de déchiffrement sur des principes constants qui, sans prétendre à la validité réclamée par les sciences naturelles et physiques, trouvent néanmoins dans une large expérience clinique l’équivalent d’une légalité.

L’interprétation des rêves, de même que l’analyse des symptômes névrotiques et des aberrations passagères de la vie quotidienne, ne tombe pas d’en haut à la façon d’une vérité révélée; Freud n’en détient pas non plus la clé en vertu d’une inspiration isolée, il la reçoit, au contraire, après bien des tâtonnements, des erreurs, des va-et-vient, lorsqu’il comprend enfin le singulier système d’images et de désirs sur quoi repose le psychisme humain. Sans l’expérience clinique de l’hystérie, qui le conduisait aux abords du «complexe d’Œdipe» alors que ce drame passionnel de l’enfance n’avait encore pour lui ni sens ni nom, l’analyse freudienne des rêves n’aurait pas eu de base théorique plus solide que n’importe quelle autre technique de divination; mais, sans le rêve, le «complexe d’Œdipe» n’aurait sans doute pas connu de longtemps les confirmations massives qui ont forcé les plus sceptiques à lui accorder un caractère universel. La psychopathologie et l’interprétation se tiennent ici si étroitement que l’exégète du rêve ne peut longtemps s’égarer; quand il serait tenté de s’abandonner aux sollicitations de la poésie ou de la métaphysique, la fatalité du «complexe d’Œdipe» aurait tôt fait de le ramener sur terre, c’est-à-dire à l’ordre de l’histoire et aux lois de la biologie.

5. Le mouvement psychanalytique

L’originalité de la pensée freudienne, et sa plus grosse difficulté pour ceux-là mêmes qui en adoptaient le principe, réside dans cet effort plus ou moins couronné de succès, mais continu, pour maintenir l’imagination sous le régime de la science , tout en la dotant de la liberté dont elle a besoin dès qu’elle s’applique à saisir ses propres lois et les forces instinctives qui déterminent toutes ses activités. Freud n’a jamais fait là-dessus aucune concession, d’autant moins, semble-t-il, qu’il avait personnellement à s’arranger de deux tendances extrêmes impossibles à concilier, l’une qui le portait au rigorisme scientifique, ou, comme on a dit souvent non sans intention péjorative, au «scientisme»; l’autre qui l’exposait à des bonds théoriques aventureux, hors des bornes permises à la déduction. Partagé entre l’éthique rigide qu’il avait héritée de ses maîtres et le désir impatient de connaissance qui restait en lui comme une vocation philosophique contrariée, il est vrai qu’il a paru parfois pencher du côté le moins compatible avec ses propres règles. Mais quels qu’aient été ses manquements au regard d’un sévère «surmoi» scientifique, jamais il ne s’y est complu, jamais surtout il ne les a mis au-dessus de ce qu’il croyait être, moralement et intellectuellement, la seule voie juste de la recherche.

Que ses élèves n’aient pas toujours pu le suivre jusqu’au bout de ce chemin ardu, on en a la preuve dans les querelles orageuses par quoi le mouvement freudien fut périodiquement divisé. Les premiers d’entre eux – A. Adler, P. Federn, W. Stekel, C. G. Jung, O. Rank – s’étaient ralliés à ses idées en mesurant la portée de La Science des rêves ; mais, au bout de quelques années, certains se séparèrent de lui sur la façon d’interpréter la libido , qui sous-tendait maintenant toute la théorie. Pour Freud, en effet, la libido ou énergie sexuelle était un fait à la fois biologique et psychique, quelque chose, donc, qui ne se manifestait pas seulement à travers des symboles interprétables, mais aussi, comme toute énergie, à travers des phénomènes concrets susceptibles d’observation et de mesure (il parlait de quantités, de charges, de décharges, etc.). Or cette conception fut le point de départ de graves dissensions, les uns (Adler) ôtant à la libido son caractère sexuel pour ne lui laisser qu’un sens agressif, tandis que les autres (Jung) l’élargissaient d’emblée aux proportions d’une énergie universelle, ce qui revenait encore à la désexualiser et à ruiner la base même de l’édifice théorique. Freud, qui plaçait la vérité psychanalytique aux confins de la biologie et du symbole, eut sans cesse à lutter contre des déviations analogues, toutes dues en fin de compte à une simplification de sa pensée. Tantôt on rétrécissait la notion de libido à l’extrême en isolant le sexe de la sexualité (école américaine), et dans ce cas on éliminait de la psychanalyse l’idée de psycho-sexualité sur quoi repose sa justification scientifique; tantôt au contraire on mettait l’instinct partout en supposant un instinct du «beau», du «divin», de l’«idéal», et là on débouchait non pas sur de nouvelles perspectives analytiques, mais comme naguère sur la morale ou la philosophie. Sans doute les divergences avaient-elles des causes autrement plus profondes que celles qui s’avouent dans un débat d’idées; l’autorité écrasante de Freud, les sentiments fortement ambivalents, pour sa personne et pour son œuvre, de certains de ses disciples les plus doués, sans compter les différences de tempéraments et les rivalités habituelles des petits groupes, tout cela bien entendu ne laissait pas de peser lourd sur la vie interne du mouvement; mais il est remarquable que la plupart des hérésies importantes se soient soldées par un choix entre l’expérience et l’interprétation , comme s’il y avait là une alternative à trancher, et non pas deux choses également indispensables qu’il fallait mener à bien ensemble.

Ainsi, s’autorisant de l’énorme brèche creusée par La Science des rêves dans le savoir traditionnel, on optait pour le rêve contre la réalité, pour l’inconscient contre le conscient, ou plus tard pour le Ça contre le Moi, ce qui, sous le couvert d’un freudisme radical, menait tout droit à l’apologie du délire et de la folie, à l’exaltation des forces irrationnelles et de la «toute-puissance magique des idées» – toutes choses que Freud pouvait difficilement accepter puisqu’il avait précisément pour but de rendre le rêve à la réalité et d’ouvrir aux lumières de la raison les dessous obscurs de l’imagination, où l’esprit fabrique ses plus hautes créations aussi bien que ses maladies. Mais les choses n’allaient pas mieux lorsque l’option était inversée de telle sorte que le conscient, le principe de réalité ou le Moi occupaient entièrement le devant de la scène, car alors la psychanalyse retombait au niveau d’une psychologie du comportement ou de l’adaptation sociale qui, pour Freud, était une caricature et, de toutes, la plus affadie. Pendant quelque trente ans, il eut ainsi à défendre son œuvre contre des erreurs qui affectaient apparemment des formes variées, mais qui toutes se ramenaient en fin de compte à une alternative prématurément tranchée, alors que la démarche freudienne montrait précisément qu’il n’y avait pas à choisir, et que le choix n’était qu’un recul déguisé.

6. La démarche freudienne

À considérer l’histoire troublée du mouvement psychanalytique, on voit combien Freud avait de peine à faire comprendre autour de lui la double direction où il s’était engagé, non pas certes par irrésolution, mais pour restituer à la science telle qu’il la concevait l’énorme domaine dont l’ignorance de l’inconscient lui fermait l’accès. Fidèle à la méthode rationaliste jusque dans les dérèglements que le positivisme de stricte obédience était en droit de lui reprocher, il se sentait, contrairement à la plupart de ses élèves, tributaire des deux disciplines les plus liées aux déterminations concrètes de la vie: la biologie , de laquelle il gardait une quantité de notions – en particulier celles d’évolution, de constitution, d’instinct, de phylogenèse –, étant persuadé qu’en définitive la psychanalyse n’en était qu’une branche écartée, destinée un jour à rejoindre le tronc commun; et l’histoire , où la réalité du «complexe d’Œdipe» l’obligeait à chercher ce qui fait partout la condition d’homme, avec ses normes et ses écarts, sa pathologie et son inépuisable pouvoir de création. Les deux disciplines ainsi rapprochées dans ses travaux montraient du reste une étroite solidarité: c’est en raison d’une particularité de la biologie humaine – la naissance prématurée du «petit homme» – que les facteurs historiques pèsent si lourd sur l’existence psychique de l’individu; ou, plus exactement, c’est parce que sa biologie le condamne à une enfance et à une dépendance prolongées que l’homme doit subir la dure épreuve du «complexe d’Œdipe», épreuve historique qui modèle toutes les autres et qui décide, par conséquent, de la biographie individuelle aussi bien que de l’histoire tout court. Inséparables dans l’esprit de Freud, comme elles le sont en réalité pour travailler à former une vie, la biologie et l’histoire n’offrent pas seulement à la psychanalyse un immense réservoir de faits psychiques susceptibles d’interprétation, mais le seul terrain sûr où elle puisse ancrer ses théories, le seul en tout cas dont Freud, pour sa part, n’ait jamais renoncé à s’assurer.

Le réel et le fantasme

Biologie, physiologie, physique même (la physiologie physique de Brücke restait à cet égard un modèle), Freud ne juge pas qu’il puisse se passer de leur autorité ni se dispenser de leur rendre des comptes là où l’orientation de ses travaux leur donne le droit d’en réclamer. Le besoin de se justifier au regard des sciences naturelles est si fort et si constant dans son œuvre qu’il inspire les ouvrages les plus divers, depuis l’Esquisse pour une psychologie scientifique , œuvre posthume composée en 1895 à l’intention de Wilhelm Fliess, jusqu’à Au-delà du principe de plaisir qui, en 1923, vient jeter le trouble dans les esprits en rebâtissant l’édifice psychanalytique que tout le monde tenait pour achevé. En vertu de la double tendance qui pousse constamment Freud à émanciper la science – et lui-même en tant que savant – de ses observances trop étroites, sans toutefois cesser de se maintenir sous sa loi , c’est précisément dans ses ouvrages les plus spéculatifs, ou méthodologiquement les plus risqués, qu’il se croit tenu à fournir le plus de preuves. Ainsi, l’hypothèse de l’instinct de mort, qui, dans Au-delà du principe de plaisir , aboutit à un système abstrait, invérifiable non seulement par les méthodes des sciences naturelles, mais par la psychanalyse elle-même, s’appuie néanmoins sur la biologie comme sur la science mère à quoi l’auteur se sent assujetti. Il est vrai que, dans ce cas extrême, le plus déroutant pour les psychanalystes habitués à la prudence freudienne, une pareille tentative de justification peut paraître relever d’un «scientisme» naïf, étant donné qu’en spéculant sur les luttes grandioses qui mettent Érôs aux prises avec la mort, Freud, malgré qu’il en eût, tombait déjà dans la métaphysique. Mais, justement, rien ne montre mieux que ces références biologiques insistantes combien il tenait à rester dans la sphère propre de la science, jusque dans le penchant à philosopher qu’il suivait à certains moments de crise et qu’il jugeait lui-même suspect.

Il voulait aussi rester dans l’histoire, ce qui paraît aller de soi, puisque, vue sous l’angle de la cure, la psychanalyse se présente comme une technique d’exploration et de déchiffrement du passé, non seulement du passé mémorable, mais de celui qui, étant couvert par l’amnésie infantile, est pour tout adulte une portion de temps perdu. Le fait historique jouait déjà un rôle capital dans la compréhension de l’hystérie; Freud croyait même tellement à sa matérialité qu’il bâtit sur elle sa théorie de la «séduction précoce des hystériques», sans soupçonner d’abord que les traumatismes évoqués par ses malades ne relevaient pas de l’ordre de l’événement. L’abandon de cette construction parfaitement recevable quant à la méthode, mais, parce qu’elle ignorait la réalité de l’inconscient, parfaitement absurde dans ses conclusions, marqua pour Freud le vrai début d’une démarche originale, car, trahi par le fait et pourtant sûr de ses observations, il fut positivement contraint de concevoir une autre catégorie de faits qui, psychique celle-là et par conséquent dépourvue de tout support matériel, n’en était pas moins douée d’une existence indéniable, ayant même sur la réalité tangible d’immédiates répercussions. Dès lors, convaincu qu’un événement n’a pas besoin d’être arrivé pour prendre possession de l’esprit, il put découvrir partout le fait psychique sous la fable, et le désir réel au fond de la réalité déformée.

L’histoire et l’homme

Bien qu’instruit par cette erreur en quelque sorte magistrale, Freud recourut encore à la méthode «historique» dans son auto-analyse, à un moment où, allant à l’aventure dans le dédale de ses propres rêves, il pouvait à peine croire que sa reconstruction fût vraie. En l’occurrence, elle l’était pourtant, il put s’en assurer lorsque sa mère lui confirma un point précis de sa biographie infantile, qu’il avait obtenu par une simple déduction, mais qui le laissait perplexe parce qu’il cherchait en vain à en ressaisir les données. Ainsi, après l’avoir gravement induit en erreur, la preuve par l’histoire lui apportait cette fois la certitude que, sous d’étranges dehors, sa «clé des songes» pouvait revendiquer un rang parmi les autres sciences, avec une dignité égale et même une éclatante supériorité, puisqu’en reconstituant les faits à partir de chimères communément tenues pour nulles elle aidait puissamment l’histoire à recouvrer ses droits sur l’intemporel.

Dans la mesure où La Science des rêves élevait le fantasme au niveau d’un fait et d’un objet de savoir véritable, elle semblait rendre toute espèce de vérification superflue, l’important pour la psychanalyse étant désormais la représentation mentale des choses, et non plus leurs qualités empiriques ou les repères visibles du temps. Mais Freud n’en continua pas moins à enraciner l’homme dans le passé, et dans les deux livres qui prolongent le plus directement son ouvrage fondamental: Totem et tabou et Moïse et le monothéisme , il conçoit le drame «œdipien» comme l’événement premier, le fait historique primordial dans lequel le parricide n’est pas seulement représenté à travers mythes ou symboles, mais vécu réellement par des pères tyranniques et des fils révoltés. La Science des rêves enseignait que tout homme éprouve dans son enfance un double désir – tuer son père pour épouser sa mère – qui, réprimé en vertu de la prohibition universelle de l’inceste, ou, en termes psychanalytiques, refoulé , est cela même qui engendre les névroses lorsqu’il survit à son déclin normal. Dans Totem et tabou , on apprend maintenant que le crime originel a réellement eu lieu, le père de la horde primitive a bien été assassiné, puis dévoré par les frères ligués contre lui; bientôt enseveli dans l’inconscient de tous, ce crime a néanmoins marqué l’humanité d’une empreinte ineffaçable, car toutes nos religions ne sont rien d’autre que le lointain aboutissement des rites, cérémonies et sacrifices cultuels par quoi des générations de fils ont tenté de se racheter en adorant l’ancêtre outragé. L’homme préhistorique a donc accompli en fait ce dont ses descendants ne font plus que rêver, mais il n’est pas le seul à porter le poids du crime inexpiable: l’homme historique partage sa responsabilité, ayant perpétré le même forfait sur la personne du grand législateur et briseur d’idoles qu’était Moïse, chef des Juifs. Comme les fils de la horde primitive, les Juifs ont tué celui qui incarnait avec une inexprimable majesté le père tout-puissant, haï autant que vénéré; et c’est parce qu’ils n’ont jamais pu l’oublier, parce que le père assassiné les hantait et les laissait inconsolables qu’ils ont élevé Moïse au rang de prophète, et sa loi tout humaine à la hauteur d’un commandement divin, en vigueur pour l’éternité. Ainsi le sang versé par Œdipe sur la scène d’un théâtre l’a été d’abord sur la scène de l’histoire, ou, plus exactement, l’histoire procède de ce drame unique qu’elle répète sans cesse avec de nouveaux acteurs et d’innombrables figurants.

Freud achève sa vie et son œuvre sur ce livre qu’il qualifie lui-même de «roman» (d’après lui, le titre devait en être d’abord: Moïse, un roman historique ) et qui, en effet, appartient plus à l’épopée qu’au genre d’essais à quoi la science accorde sa caution. Mais justement: en fondant sa grandiose construction romanesque sur l’histoire et la phylogenèse (sa préface atteste qu’ici encore il ne s’y est pas résolu sans quelque scrupule), il dit sans équivoque, une dernière fois, où il veut aller depuis toujours, et que seul l’homme lui importe à la fin, l’homme dépouillé, il est vrai, de toutes ses spiritualisations hâtives, sinon de son esprit; l’homme profond et sans au-delà qui naît captif de la terre, de son corps, et de son temps.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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